Le terme « expert » est largement utilisé dans les domaines scientifiques et techniques. Mais que recouvre-t-il réellement ?
La question est particulièrement importante en dendrochronologie appliquée aux ouvrages en bois anciens ou au patrimoine bois anciens. Il n’existe pas d’ordre professionnel des dendrochronologues qui attribuerait un titre d’expert, imposerait un parcours déterminé ou validerait un niveau d’autonomie avant de pouvoir revendiquer cette expertise.
Dans ce contexte, le client doit pouvoir dépasser une simple affirmation et se poser une question essentielle :
Sur quels éléments objectifs repose l’expertise revendiquée par celui à qui je confie mon étude ?
Car une expertise dendrochronologique ne consiste pas seulement à prélever un bois, mesurer ses cernes et obtenir une date.
Elle consiste à mobiliser un ensemble de connaissances et de compétences, maîtriser une méthodologie complète, construire une démonstration et exercer un jugement professionnel pour répondre à une problématique donnée.
Pourquoi prendre la parole sur la notion d’expertise ?
Si nous souhaitons aujourd’hui revenir sur ce qui constitue une expertise en dendrochronologie, c’est aussi parce que notre propre expérience nous permet d’en mesurer le temps, les exigences et les difficultés de construction.
Depuis plus de vingt ans, Dendrotech est spécialisé dans la dendrochronologie appliquée aux ouvrages en bois anciens et aux bois gorgés d’eau.
Cette pratique représente aujourd’hui des milliers de datations et d’expertises conduites sur des situations, des matériaux et des problématiques très différents.
Mais l’expérience d’un laboratoire ne se construit pas uniquement par l’accumulation des dossiers.
Elle se construit aussi par des milliers de regards croisés sur les résultats, des milliers de discussions sur les interprétations et des milliers de corrections, au fil de situations parfois simples, parfois atypiques, parfois particulièrement complexes.
C’est précisément cette expérience collective qui nous a appris qu’une date obtenue n’est pas une expertise, qu’un nombre d’années ne suffit pas à démontrer l’autonomie et que le jugement professionnel se construit progressivement, par la pratique, la confrontation des raisonnements et la capacité à identifier ses propres erreurs.
Notre propos n’est donc pas d’établir nous-mêmes qui aurait ou non le droit de se dire expert. Il est de partager, à partir de plus de vingt années de pratique spécialisée, les critères qui nous paraissent devoir être objectivés lorsqu’une expertise dendrochronologique est revendiquée et surtout lorsqu’un client doit choisir à qui la confier.
Pour cela, commençons par revenir à la définition même de l’expertise.
Qu’est-ce qu’une expertise ? Repartons de la définition reprise par le CNRS
Cette référence au CNRS n’est pas anodine pour Dendrotech.
Issue d’un partenariat entre le CNRS et l’Université Rennes, Dendrotech a conservé depuis sa création un lien étroit avec la recherche, à laquelle elle consacre toujours une partie de son activité.
Revenir à cette définition de l’expertise s’inscrit donc naturellement dans notre histoire et dans notre manière d’envisager l’expertise dendrochronologique.
Dans sa Charte de l’expertise de 2011, le CNRS reprenait la définition de l’expertise issue de la norme AFNOR NF X50-110 :
« Ensemble d’activités ayant pour objet de fournir à un client, en réponse à la question posée, une interprétation, un avis ou une recommandation aussi objectivement fondés que possible, élaborés à partir des connaissances disponibles et de démonstrations accompagnées d’un jugement professionnel. »
La charte actuelle du CNRS, adoptée en 2022, porte plus spécifiquement sur l’expertise scientifique institutionnelle du CNRS et retient notamment quatre principes : compétence, transparence, pluralité et impartialité.
La définition précédente reste particulièrement éclairante pour notre propos.
Elle fait apparaître plusieurs éléments fondamentaux :
une question → des connaissances → des démonstrations → une interprétation → un jugement professionnel.
Et elle permet immédiatement de comprendre une première distinction :
1 – Ce qui fait l’expertise dendrochronologique
Être dendrochronologue et être expert en dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens : est-ce la même chose ?
Une même méthode, plusieurs champs d’application
La dendrochronologie recouvre plusieurs champs d’application.
Elle peut être mobilisée en :
- en climatologie, écologie
- en anthracologie
- pour l’étude des forêts
- en archéologie, notamment pour l’étude du patrimoine bâti,
- en archéologie pour les bois gorgés d’eau.
- le mobilier
- etc…
Tous ces domaines utilisent une même méthode fondée sur l’étude des cernes de croissance des arbres. Mais ils ne poursuivent pas les mêmes objectifs, ne posent pas les mêmes questions, n’ont pas la même méthodologie et n’interprètent pas nécessairement les données de la même manière.
La pratique de la dendrochronologie nécessite néanmoins l’acquisition de nombreuses compétences communes.
Il faut apprendre à observer et caractériser les bois, prélever, préparer les échantillons, mesurer les séries de cernes, utiliser les outils d’analyse, construire et mobiliser des référentiels, rechercher des synchronisations et contrôler les résultats.
Toutes ces compétences sont indispensables.
Mais leur maîtrise ne fait pas pour autant d’un dendrochronologue un expert de tous les domaines dans lesquels cette méthode peut être utilisée.
L’analogie avec les statistiques permet de bien comprendre cette distinction.
Les statistiques sont utilisées par l’économiste, l’écologue, le sociologue ou l’épidémiologiste. Tous peuvent maîtriser des méthodes statistiques communes. Cette maîtrise ne transforme pourtant pas l’économiste en épidémiologiste, ni l’écologue en sociologue.
Car l’outil ou la méthode ne suffit pas à construire l’expertise du domaine dans lequel il est mobilisé.
La formation disciplinaire et le parcours professionnel construisent également une manière de poser les questions, de sélectionner les informations pertinentes, de les organiser, de les confronter et de les interpréter.
Il en va de même pour la dendrochronologie.
La dendrochronologie est une méthodologie et un outil.
La discipline complète la méthodologie et donne la grille de lecture.
Le parcours initial et l’expérience construisent progressivement l’expertise.
Pour les ouvrages bois anciens, une grille de lecture archéologique
Dans le cas de la dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens, cette grille de lecture et cette méthodologie est notamment celle de l’archéologie du bâti et des ouvrages en bois anciens.
Et l’archéologie n’est pas seulement un ensemble de connaissances que l’on pourrait acquérir ponctuellement au contact de quelques dossiers ou de quelques mois de spécialisation.
Elle forme à une véritable manière d’observer, de raisonner et de structurer l’information.
Elle apprend à analyser des indices et leurs relations, à établir des rapports d’antériorité et de postériorité, à identifier des phases, des transformations et des remplois, à replacer chaque élément dans son contexte et à confronter différentes sources d’information.
C’est cette manière de penser qui permet de ne pas considérer un bois comme un élément isolé, mais comme une partie d’un ouvrage dont il faut comprendre l’histoire et les transformations.
Distinguer les faits de leur interprétation
La formation archéologique apprend également une distinction fondamentale : celle qui existe entre un fait et l’interprétation que l’on en fait.
À un instant donné, un ensemble de faits est connu. Ces faits permettent de construire une interprétation. Mais la découverte ultérieure de nouveaux faits peut conduire à réinterroger cette interprétation.
Les faits établis et l’interprétation doivent donc rester clairement distingués afin que le raisonnement puisse être repris lorsque les connaissances évoluent.
Cette manière de penser est particulièrement importante lorsque la dendrochronologie est appliquée aux ouvrages bois anciens.
Une ou des dates dendrochronologiques constituent des données. Ce que ces informations signifient dans l’histoire de l’ouvrage relève ensuite de leurs interprétations.
Un bois daté ne date pas nécessairement à lui seul une structure. Il faut comprendre sa position, ses relations avec les autres pièces, déterminer s’il appartient à l’état étudié ou s’il s’agit d’un remploi, confronter sa datation aux autres résultats et replacer l’ensemble dans la chronologie relative de l’ouvrage.
C’est précisément parce que faits et interprétations sont distingués qu’une interprétation peut évoluer demain sans remettre artificiellement en cause les faits correctement établis aujourd’hui.
Une spécialisation se construit dans la durée
Quelques interventions dans un domaine peuvent enrichir une pratique et apporter de nouvelles connaissances, mais elles ne remplacent pas une formation disciplinaire solide et un parcours construit dans ce domaine.
La fréquentation d’une discipline n’équivaut pas à la formation qu’elle suppose ni à l’expérience qui s’y construit progressivement.
Pour autant, la formation initiale ne constitue pas à elle seule une expertise. Elle apporte un socle disciplinaire, une manière de raisonner et des grilles de lecture qui doivent ensuite être approfondis et éprouvés par la pratique.
L’expertise spécialisée se construit ainsi dans la continuité entre une formation disciplinaire, un parcours professionnel cohérent et une pratique durable dans le champ concerné.
C’est pourquoi quelques interventions en archéologie peuvent enrichir une pratique de la dendrochronologie sans être équivalentes à un parcours construit dans ce champ.
À l’inverse, être archéologue ne suffit évidemment pas à devenir dendrochronologue : la méthodologie dendrochronologique doit elle aussi être acquise, maîtrisée et développée par la pratique.
L’expertise se construit précisément à l’articulation de ces compétences, de ce parcours et de l’expérience progressivement acquise.
De la maîtrise de la méthode à la démarche d’expertise
Une expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages bois anciens va donc au-delà de la maîtrise technique de la dendrochronologie.
L’expert doit être capable de mobiliser ensemble ses compétences dendrochronologiques, sa méthodologie, sa grille de lecture archéologique, les autres compétences nécessaires à l’étude, son expérience des ouvrages bois anciens et son jugement professionnel pour répondre à une problématique.
Cherche-t-on à dater une phase de construction ?
À distinguer plusieurs campagnes de travaux ?
À identifier des remplois ?
À comprendre une transformation ?
À déterminer si plusieurs ensembles sont contemporains ?
La problématique conditionne la stratégie d’échantillonnage, le choix des bois, l’analyse des résultats et leur interprétation.
C’est précisément ce qui distingue l’application d’une méthode d’une véritable démarche d’expertise.
Une expertise qui repose sur la maîtrise d’une méthodologie complète
L’expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages en bois anciens mobilise des connaissances et des compétences qui peuvent se situer à l’interface de plusieurs disciplines.
Mais il faut éviter un raccourci.
Être archéologue spécialiste des ouvrages en bois anciens ne suffit pas, à lui seul, à faire de quelqu’un un expert dendrochronologue aux ouvrages bois anciens.
De même, être xylologue ne suffit pas, à lui seul, à faire de quelqu’un un expert en dendrochronologie.
Savoir mesurer des largeurs de cernes ne suffit pas davantage.
Pas plus que savoir utiliser un logiciel de synchronisation.
Chacune de ces compétences possède sa valeur et certaines peuvent être essentielles à l’étude.
Ce qui caractérise l’expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages bois anciens, c’est la capacité à maîtriser et articuler les compétences nécessaires au sein d’une méthodologie complète, depuis l’ouvrage étudié jusqu’à l’interprétation finale.
Cette chaîne peut être résumée ainsi :
observer et comprendre l’ouvrage → identifier la problématique → construire la stratégie d’échantillonnage → sélectionner les bois pertinents → prélever → confirmer l’essence → préparer → mesurer → contrôler les données → construire et mobiliser les référentiels appropriés → rechercher et contrôler les synchronisations → confronter les résultats → construire la démonstration → interpréter → identifier les limites → conclure.
L’expertise ne réside donc pas uniquement dans la maîtrise de chaque opération prise séparément.
Elle réside aussi dans la compréhension des relations entre toutes ces étapes et des conséquences qu’un choix effectué à l’une d’elles peut avoir sur la conclusion finale.
Il ne suffit donc pas de savoir prélever un bois, mesurer ses cernes, rechercher une synchronisation et obtenir une date. Encore faut-il savoir pourquoi ce bois devait être prélevé plutôt qu’un autre, quelle place il occupe dans le raisonnement, ce que sa datation permet réellement de démontrer dans le contexte de l’ouvrage et comment cette information s’articule avec les autres faits connus.
L’expertise commence ainsi bien avant l’obtention d’une date et ne s’achève pas avec celle-ci.
Elle consiste à savoir quelle question poser au bois, quels bois permettent réellement d’y répondre, comment construire les données nécessaires et, finalement, ce que les résultats autorisent ou n’autorisent pas à conclure.
L’expertise dépend aussi des moyens scientifiques disponibles
La compétence du professionnel est fondamentale, mais elle ne suffit pas à elle seule. Une expertise dendrochronologique repose également sur un environnement scientifique adapté.
Celui-ci comprend notamment :
- une base de données et des référentiels de qualité : leur volume ne suffit pas à les qualifier. Leur origine, leur traçabilité, leur contrôle, mais aussi leur couverture géographique et chronologique sont essentiels. Pour une étude donnée, il est ainsi légitime de s’interroger sur le nombre et la qualité des références réellement disponibles pour la région et la période concernées ;
- des outils de mesure adaptés et maîtrisés, permettant de produire des données fiables, précises et contrôlables ;
- un outil métier, permettant de structurer et de relier les informations produites tout au long de l’expertise, depuis le terrain jusqu’au rapport final.
Ce dernier assure la continuité et la traçabilité de l’information. Il permet également, si de nouveaux éléments apparaissent, de revenir plusieurs années plus tard sur une étude, de retrouver les données qui ont fondé le raisonnement et de les réinterroger.
L’expertise repose ainsi sur les compétences du professionnel, mais aussi sur la qualité et la pertinence des données auxquelles il peut confronter ses résultats, la fiabilité de ses moyens de mesure et sa capacité à structurer, conserver et réinterroger l’information scientifique.
L’expert dendrochronologue ne remplace pas les autres experts
L’expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages en bois anciens nécessite de mobiliser des connaissances qui dépassent la seule mesure des cernes.
Cela ne signifie pas pour autant que l’expert devient spécialiste de chacun des domaines susceptibles d’intervenir dans la compréhension d’un ouvrage.
Certaines compétences appartiennent au socle disciplinaire et au parcours qui ont construit son expertise. D’autres sont complémentaires et nécessitent, lorsque la problématique l’exige, le recours à un autre spécialiste.
Architectes, historiens, ingénieurs structure, spécialistes des matériaux ou autres professionnels peuvent ainsi apporter des compétences indispensables à la compréhension d’une problématique particulière.
Le dendrochronologue doit disposer des connaissances nécessaires pour comprendre les informations qui influencent son propre raisonnement, mais aussi reconnaître les limites de son champ de compétence et savoir quand la collaboration avec un autre spécialiste devient nécessaire.
L’expertise ne consiste pas à prétendre tout savoir.
Elle suppose aussi de savoir où s’arrête sa propre expertise.
Le jugement professionnel : ce qui change tout
La définition de l’expertise reprise par le CNRS contient une notion essentielle : le jugement professionnel.
C’est probablement l’une des dimensions les plus difficiles à acquérir.
Un résultat peut sembler convaincant sans l’être suffisamment.
Une synchronisation peut apparaître statistiquement intéressante et devoir pourtant être écartée.
Plusieurs bois peuvent sembler constituer un ensemble homogène alors que d’autres indices conduisent à reconsidérer cette hypothèse.
Un prélèvement peut être parfaitement mesurable mais peu pertinent pour répondre à la problématique étudiée.
Et certaines données peuvent tout simplement être insuffisantes pour conclure.
L’expert doit donc être capable de se demander :
- Mon résultat est-il réellement robuste ?
- Quelles autres hypothèses pourraient expliquer les données ?
- Ai-je suffisamment d’éléments pour soutenir cette interprétation ?
- Quelles sont les limites de ma démonstration ?
Et parfois :
« Les données disponibles ne permettent pas de conclure. »
Cette capacité à reconnaître les limites de ce que l’on peut démontrer fait elle-même partie de l’expertise.
C’est précisément ce qui distingue progressivement la maîtrise d’une succession d’opérations de la capacité à conduire une expertise dans son ensemble.
2 – Neutralité, indépendance méthodologique et responsabilité professionnelle
Le client (MOA ou MOE) confie une problématique, pas une conclusion à confirmer
Une expertise commence par une problématique.
La maîtrise d’ouvrage ou la maîtrise d’œuvre peut chercher à dater une phase de construction, à distinguer plusieurs campagnes de travaux, à identifier des remplois, à comprendre une transformation ou encore à déterminer si plusieurs ensembles sont contemporains.
Cette problématique peut naturellement être nourrie par les connaissances déjà acquises sur l’ouvrage.
Un architecte peut apporter sa lecture du bâtiment.
Un archéologue peut présenter ses observations et ses hypothèses.
Un historien peut apporter des sources documentaires.
Un ingénieur structure peut signaler une particularité constructive.
La maîtrise d’ouvrage ou la maîtrise d’œuvre peut également disposer d’informations sur l’histoire du bâtiment, des restaurations antérieures ou les objectifs de l’étude.
Ces informations peuvent être essentielles à la compréhension du dossier.
Mais il existe une différence fondamentale entre poser une problématique et apporter des informations permettant de l’éclairer, et définir à la place du dendrochronologue la méthodologie permettant d’y répondre.
La méthodologie relève de la responsabilité professionnelle du dendrochronologue
Une fois la problématique posée, il appartient au dendrochronologue de construire la démarche scientifique permettant d’y répondre.
Cela commence dès l’observation de l’ouvrage et des bois.
La stratégie d’échantillonnage, la sélection des pièces pertinentes, leur répartition dans l’ouvrage, le nombre de prélèvements, les critères dendrochronologiques pris en compte, puis l’analyse des séries, le contrôle des synchronisations, la construction de la démonstration et l’interprétation des résultats constituent une chaîne méthodologique.
Ces choix ne sont pas de simples modalités d’exécution d’une commande.
Ils font partie de l’expertise elle-même.
Et leur pertinence dépend directement des compétences, de l’expérience et du jugement professionnel du dendrochronologue qui les met en œuvre.
C’est aussi pour cette raison qu’un plan d’échantillonnage ne peut pas toujours être défini à l’avance sur un document.
Le dendrochronologue doit pouvoir conserver une vision générale de l’ouvrage tout en observant directement les bois, confronter plusieurs critères et adapter sa stratégie aux informations qu’il découvre au cours de l’intervention.
L’indépendance méthodologique nécessaire à l’expertise n’est donc pas une revendication d’autonomie vis-à-vis des autres intervenants.
Elle est une condition de la responsabilité professionnelle de celui qui devra ensuite répondre de la démarche scientifique mise en œuvre et des conclusions qui en découlent.
Le choix d’un prélèvement est déjà un acte d’expertise
Il faut donc aller plus loin : choisir un bois à prélever n’est pas une opération neutre ou simplement technique qui précéderait l’expertise.
Le choix du prélèvement fait partie intégrante du raisonnement expert et il se doit d’avoir les compétences professionnelles pour effectuer ce choix.
Pourquoi ?
Parce que l’interprétation finale dépend nécessairement des données que l’on a choisi de produire.
Choisir certains bois plutôt que d’autres, c’est construire l’échantillonnage sur lequel reposera la démonstration.
C’est précisément ici que se joue une partie de la neutralité de l’expertise :
l’expert ne prélève pas pour confirmer ce que l’on pense déjà. Il construit un échantillonnage permettant de répondre aussi objectivement que possible à la question posée.
Un autre spécialiste peut naturellement attirer l’attention sur une pièce, expliquer pourquoi elle lui paraît intéressante, signaler une particularité ou formuler une hypothèse.
Cette information peut être précieuse et doit pouvoir entrer dans la réflexion du dendrochronologue.
Mais signaler un bois n’est pas décider qu’il doit constituer l’échantillon.
La décision de prélever ou de ne pas prélever doit rester celle du dendrochronologue qui construit la stratégie permettant de répondre à la problématique.
Si un tiers choisit à sa place les bois qui doivent être prélevés, il ne se contente plus d’apporter une information à l’expertise : il intervient directement dans la construction des données sur lesquelles celle-ci reposera.
L’indépendance méthodologique nécessaire à l’expertise est alors rompue sur l’une des étapes fondamentales du raisonnement.
Et cela change la nature même de la prestation.
Datation et expertise ne doivent pas être confondues
Un dendrochronologue peut parfaitement analyser un bois désigné par un tiers et, lorsque les données le permettent, le dater.
Il produit alors une information sur le bois qui lui a été confié.
Mais cela ne signifie pas qu’il puisse tirer de cette seule datation une interprétation représentative de l’ensemble de l’ouvrage ou répondre à une problématique plus large.
Il ne maîtrise pas la manière dont l’échantillon a été constitué et ne peut donc pas nécessairement garantir qu’il est représentatif, neutre ou adapté à la question posée.
C’est précisément ce qui distingue la datation d’un ou plusieurs bois d’une expertise dendrochronologique construite pour répondre à une problématique.
Dans une expertise, le dendrochronologue doit conserver la maîtrise de l’ensemble de la chaîne méthodologique, y compris de la constitution de l’échantillon.
Imposer les prélèvements à l’expert revient donc à lui retirer une partie constitutive de l’expertise tout en lui demandant d’en assumer le résultat.
Connaître la dendrochronologie ne signifie pas être dendrochronologue
Cette distinction est également importante dans le travail pluridisciplinaire.
Travailler régulièrement avec des dendrochronologues, lire leurs rapports, participer à des opérations dans lesquelles des études dendrochronologiques sont réalisées ou avoir acquis au fil des années une bonne connaissance des principes de la discipline peut donner une compréhension précieuse de notre métier.
Cette connaissance facilite le dialogue et la complémentarité entre spécialistes.
Mais elle ne fait pas de ce professionnel un dendrochronologue.
La proximité professionnelle permet d’acquérir des connaissances sur le métier de l’autre ; elle ne rend pas les expertises interchangeables.
Elle ne transfère ni la compétence professionnelle permettant de construire et d’assumer une méthodologie dendrochronologique, ni la responsabilité professionnelle attachée à l’exercice de cette expertise.
C’est précisément parce que les compétences ne sont pas interchangeables que la complémentarité a du sens.
La complémentarité suppose des expertises distinctes et responsables
Le travail sur le patrimoine repose fréquemment sur la confrontation de plusieurs expertises.
Chaque spécialiste observe l’ouvrage à partir de son propre champ de compétence et produit des informations qui contribuent à sa compréhension générale.
Ces différentes approches ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres.
Une information produite dans un domaine peut conduire un autre spécialiste à réexaminer certaines de ses hypothèses. Lorsqu’une apparente contradiction apparaît, l’échange entre professionnels est donc non seulement légitime, mais nécessaire.
Chacun apporte alors les faits, observations et résultats relevant de son champ afin de comprendre ce qui peut expliquer cette divergence.
Cette confrontation ne signifie cependant pas que l’une des expertises devient l’instance de validation scientifique de l’autre.
Chaque professionnel reste responsable de la méthodologie qu’il met en œuvre, de la démonstration qu’il construit et des conclusions qu’il formule dans son champ de compétence.
Le dendrochronologue doit ainsi être capable de fonder ses conclusions sur des données, une méthodologie explicite et une démonstration scientifiquement argumentée.
De la même manière, les informations apportées par les autres spécialistes doivent pouvoir être intégrées à son raisonnement lorsqu’elles sont pertinentes.
La pluridisciplinarité fonctionne précisément parce que les expertises peuvent être confrontées sans devenir interchangeables.
On confronte les informations et les interprétations produites par différentes expertises ; chacune conserve la responsabilité de sa propre méthodologie.
Où se situe la frontière entre complémentarité et responsabilité méthodologique ?
La frontière peut être définie assez clairement.
Échanger sur un ouvrage commun, transmettre des observations, partager les informations issues de son domaine de compétence, formuler une hypothèse ou attirer l’attention sur un élément particulier relève pleinement du travail pluridisciplinaire.
Ces informations peuvent modifier la compréhension du dossier et doivent pouvoir être prises en compte par le dendrochronologue.
La situation devient différente lorsqu’un tiers intervient directement dans les choix qui construisent la méthodologie dendrochronologique : déterminer les bois qui devront constituer l’échantillon, imposer une stratégie d’échantillonnage ou définir les conditions selon lesquelles les résultats devront être interprétés.
Il ne s’agit plus alors seulement d’apporter une information extérieure à l’expertise.
Il s’agit d’intervenir dans la construction même des données ou du raisonnement dont le dendrochronologue devra ensuite assumer la responsabilité professionnelle.
Cette distinction vaut naturellement dans les deux sens.
Le dendrochronologue n’a pas davantage vocation à définir, à la place de l’architecte, de l’archéologue, de l’historien ou de l’ingénieur, la méthodologie relevant de leurs propres champs de compétence.
La complémentarité suppose donc à la fois la circulation des informations et le respect des responsabilités méthodologiques de chacun.
C’est cette articulation qui permet à plusieurs expertises de contribuer à une même compréhension de l’ouvrage sans diluer la responsabilité de ceux qui les produisent.
On ne peut pas demander à un expert d’engager sa responsabilité professionnelle sur une conclusion tout en lui retirant l’indépendance méthodologique nécessaire pour y parvenir.
3 – L’expérience : 5 ou 10 ans… mais de quelle expérience parle-t-on ?
L’expérience constitue évidemment une composante essentielle de l’expertise.
Mais parler de « cinq ans d’expérience », « dix ans d’expérience » ou « vingt ans d’expérience » ne suffit pas à décrire le niveau d’expertise d’un professionnel.
Une durée indique depuis combien de temps une personne exerce.
Elle ne dit pas nécessairement ce qu’elle a réellement pratiqué pendant cette période, dans quel champ disciplinaire, sur quels types de dossiers, avec quel niveau de responsabilité ni avec quel degré d’autonomie.
C’est pourquoi, lorsqu’on cherche à objectiver une expertise, une autre question devient essentielle :
Des années d’expérience… dans quoi ?
Toutes les années d’expérience ne décrivent pas la même chose
Prenons deux professionnels exerçant depuis six ans.
Le premier a consacré ces six années à la dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens. Il a progressivement participé à l’ensemble de la chaîne méthodologique, travaillé sur des bâtiments de périodes et de complexités différentes, rencontré des situations atypiques, construit des stratégies d’échantillonnage, analysé des résultats difficiles et progressivement conduit des expertises en autonomie.
Le second possède lui aussi six années d’expérience professionnelle, mais seulement une partie de cette période a été consacrée à la dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens.
Dire qu’ils possèdent tous les deux « six ans d’expérience » est factuellement possible.
Mais cette formulation ne décrit pas la même expérience.
Ce qui importe n’est donc pas seulement le nombre d’années écoulées depuis le début d’une activité professionnelle.
Il faut également regarder la nature de l’expérience accumulée pendant cette durée.
L’expérience antérieure ne devient pas rétroactivement une expérience dans une nouvelle spécialité
Une expérience acquise dans une autre discipline peut naturellement être précieuse.
Elle peut apporter des connaissances, des méthodes de travail, une culture scientifique, des capacités d’observation ou des compétences complémentaires.
Mais elle ne devient pas pour autant de l’expérience dans la nouvelle spécialité pratiquée.
L’analogie médicale permet de bien comprendre cette distinction.
Un médecin généraliste ayant exercé pendant quinze ans avant de se spécialiser en cardiologie possède quinze années d’expérience médicale.
Cette expérience compte.
Elle participe à la construction du professionnel qu’il est devenu.
Mais le jour où il commence à exercer en cardiologie, il ne possède pas pour autant quinze années d’expérience en cardiologie.
Il commence à construire une nouvelle expérience spécialisée.
Il en va de même pour la dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens.
Une expérience antérieure en archéologie, en écologie, en xylologie, dans l’étude du patrimoine ou dans un autre domaine peut constituer un socle particulièrement utile.
Mais elle ne doit pas être confondue avec le temps réellement consacré à la pratique de la dendrochronologie dans le champ d’expertise revendiqué.
Inversement, comme nous l’avons vu précédemment, une longue pratique de la dendrochronologie dans un autre champ ne devient pas automatiquement une expertise des ouvrages bois anciens.
La formation, le parcours disciplinaire et l’expérience spécialisée se complètent.
Ils ne sont pas interchangeables.
L’expérience dépend aussi de la diversité des situations rencontrées
Deux professionnels ayant exercé pendant une durée identique peuvent également avoir rencontré des réalités très différentes.
L’un peut avoir travaillé essentiellement sur des situations relativement homogènes.
L’autre peut avoir été confronté à des édifices complexes, des structures fortement remaniées, plusieurs phases de construction, des remplois, des séries difficiles à synchroniser, des bois présentant des qualités dendrochronologiques variables ou encore des résultats contradictoires nécessitant de reprendre entièrement le raisonnement.
Or ce sont souvent les situations difficiles qui construisent le plus fortement le jugement professionnel.
Lorsque tout fonctionne comme prévu, la méthode peut sembler relativement linéaire.
C’est lorsqu’un résultat paraît convaincant mais ne résiste pas aux contrôles, lorsqu’une hypothèse initiale doit être abandonnée, lorsqu’un bois apparemment pertinent se révèle peu informatif ou lorsque plusieurs indices se contredisent que l’expérience prend toute son importance.
L’expertise se construit aussi dans cette confrontation répétée avec la complexité.
Participer à une expertise et conduire une expertise ne sont pas la même chose
La nature des responsabilités exercées pendant ces années est tout aussi importante.
Un professionnel peut participer pendant plusieurs années à des expertises sans en maîtriser immédiatement l’ensemble de la chaîne.
Il peut prélever.
Il peut préparer les échantillons.
Il peut mesurer.
Il peut rechercher des synchronisations.
Il peut contribuer à l’analyse.
Il peut participer à la rédaction.
Toutes ces expériences sont utiles et nécessaires à sa progression.
Mais participer à certaines étapes d’une expertise ne signifie pas encore être capable de construire et d’assumer seul l’ensemble du raisonnement.
Conduire une expertise en autonomie suppose de savoir articuler toutes les étapes sans erreur : comprendre la problématique, construire la stratégie d’échantillonnage, sélectionner les bois, analyser et contrôler les résultats, identifier les incohérences éventuelles, construire la démonstration, interpréter les données, reconnaître les limites de l’étude et assumer la conclusion produite.
C’est cette capacité d’articulation qui se construit progressivement.
Les expertises réellement conduites en autonomie : un indicateur à qualifier
Lorsqu’on cherche à apprécier le niveau d’expérience d’un professionnel, le nombre d’expertises dendrochronologiques complètes réellement conduites en autonomie constitue une information utile.
Mais ce nombre ne peut pas être interprété isolément.
Cent expertises portant sur des situations relativement homogènes ne construisent pas nécessairement la même expérience que cent expertises confrontant le professionnel à des périodes, des ouvrages, des qualités de bois, des problématiques et des niveaux de complexité très différents.
De même, le nombre de dossiers ne renseigne pas à lui seul sur la responsabilité réellement exercée ni sur la qualité du travail produit.
Ce qui devient véritablement informatif est donc la combinaison de plusieurs éléments :
le nombre d’expertises conduites → leur diversité → leur complexité → le niveau d’autonomie et de responsabilité exercé → la qualité du travail produit.
Cette distinction permet également de ne pas confondre participation et conduite d’une expertise.
Avoir participé à cent dossiers n’est pas nécessairement équivalent à avoir construit et assumé cent expertises.
De même, avoir exercé pendant trois ou cinq années dans une équipe ne signifie pas nécessairement avoir conduit pendant trois ou cinq années des expertises complètes en autonomie.
L’enjeu n’est pas de dévaloriser les années d’apprentissage.
Elles sont indispensables à la construction de l’expertise.
Il s’agit simplement de décrire correctement ce qu’elles représentent et de ne pas transformer un nombre d’années ou de dossiers en indicateur absolu d’un niveau d’expertise.
L’autonomie ne commence pas nécessairement le premier jour d’exercice
C’est un point particulièrement important dans les métiers d’expertise.
Lorsqu’un professionnel rejoint une structure spécialisée, son expérience commence immédiatement.
Son autonomie complète, elle, peut nécessiter plusieurs années.
Pendant cette période, il observe, pratique, confronte ses raisonnements à ceux de professionnels plus expérimentés, fait des erreurs, apprend à les identifier et assume progressivement une part croissante de la chaîne méthodologique.
Il peut être compétent sur certaines étapes tout en ayant encore besoin d’un regard extérieur sur d’autres.
Ce processus n’a rien d’anormal.
Il constitue précisément la construction progressive de l’expertise.
Présenter toute cette période comme une période d’« expertise autonome » effacerait cependant une distinction essentielle entre apprentissage du métier, montée en compétence et capacité à assumer seul une expertise complète.
La répétition compte, mais elle ne suffit pas
L’expérience repose nécessairement sur la répétition.
Plus un professionnel rencontre de situations différentes, plus il développe des repères.
Il apprend à reconnaître ce qui est habituel.
Il identifie plus rapidement ce qui ne l’est pas.
Il développe des réflexes de contrôle.
Il enrichit progressivement sa capacité à comparer une situation nouvelle avec celles déjà rencontrées.
Mais répéter une opération ne suffit pas nécessairement à construire une expertise.
Encore faut-il que cette répétition s’accompagne d’analyse, de confrontation, de correction et d’une compréhension croissante des raisons pour lesquelles une décision était juste ou erronée.
On peut répéter longtemps une méthode sans nécessairement développer le jugement permettant d’en reconnaître les limites.
C’est pourquoi l’expérience ne se mesure pas uniquement en années ou en nombre de dossiers.
Elle se construit également dans la qualité du retour critique porté sur sa propre pratique.
Cinq ou dix ans : une durée qui doit être qualifiée
Dire qu’un professionnel possède cinq ou dix années d’expérience constitue une information utile.
Mais cette information ne prend réellement son sens que si l’on sait ce que ces années contiennent : dans quel domaine elles ont été acquises, quelle part a réellement été consacrée à la spécialité revendiquée, quelles situations ont été rencontrées, avec quelle diversité et quelle complexité, et quel niveau d’autonomie et de responsabilité a progressivement été exercé.
Il n’existe donc pas d’équivalence automatique entre une durée d’exercice et un niveau d’expertise.
L’ancienneté indique une durée. Elle ne décrit pas le contenu de cette durée.
C’est ce contenu et non le seul nombre d’années qui permet d’apprécier l’expérience réellement construite.
4 – Comment se construit réellement l’autonomie ?
L’autonomie professionnelle ne se décrète pas.
Elle se construit progressivement, par la pratique, la confrontation à des situations variées, l’analyse de ses propres raisonnements et leur comparaison avec ceux de professionnels plus expérimentés.
Dans un métier d’expertise, cette progression est essentielle.
Car apprendre une méthodologie ne consiste pas seulement à savoir reproduire correctement une succession d’opérations.
Il faut aussi apprendre à reconnaître les situations dans lesquelles cette méthodologie doit être adaptée, les résultats qui doivent susciter un doute, les hypothèses qui méritent d’être reconsidérées et les limites au-delà desquelles les données disponibles ne permettent plus de conclure.
C’est précisément là que commence à se construire le jugement professionnel.
Comment apprendre à reconnaître une erreur que l’on ne voit pas encore ?
C’est probablement l’une des principales difficultés de la formation à un métier d’expertise.
Lorsqu’un professionnel débute, certaines erreurs peuvent lui paraître évidentes une fois qu’elles lui ont été signalées.
Mais avant qu’elles ne le soient, il peut tout simplement ne pas les voir.
Un résultat peut lui sembler parfaitement cohérent.
Une synchronisation peut lui paraître convaincante.
Une interprétation peut sembler logique.
Une stratégie d’échantillonnage peut lui sembler adaptée.
Et pourtant, un professionnel plus expérimenté peut immédiatement identifier une faiblesse, une incohérence, une hypothèse alternative ou un contrôle supplémentaire à effectuer.
La difficulté n’est donc pas seulement d’apprendre ce qu’il faut faire.
Elle est aussi d’apprendre à identifier ce que l’on ne sait pas encore voir.
C’est pourquoi la confrontation des raisonnements joue un rôle si important dans la construction de l’autonomie.
La correction fait partie de l’apprentissage
Une correction n’est pas simplement la rectification d’une erreur ponctuelle.
Lorsqu’elle est expliquée et comprise, elle devient une expérience supplémentaire.
Pourquoi cette synchronisation devait-elle être écartée ?
Pourquoi ce prélèvement n’était-il pas représentatif ?
Pourquoi cette interprétation allait-elle au-delà de ce que les données permettaient réellement de démontrer ?
Pourquoi fallait-il envisager un remploi ?
Pourquoi deux groupes de bois apparemment homogènes ne pouvaient-ils finalement pas être interprétés comme appartenant à une même phase ?
À chaque fois, la correction permet d’ajouter un nouveau cas à l’expérience du professionnel.
Progressivement, les situations déjà rencontrées constituent une bibliothèque mentale de références.
Face à une nouvelle étude, le professionnel ne mobilise plus seulement une méthode apprise.
Il mobilise aussi le souvenir de centaines de situations antérieures, des erreurs rencontrées, des raisonnements corrigés et des solutions qui ont permis de les comprendre.
C’est ainsi que se construit progressivement le jugement professionnel.
La progression vers l’autonomie ne concerne pas toutes les étapes au même rythme
L’autonomie n’est pas nécessairement acquise simultanément sur l’ensemble de la chaîne méthodologique.
Un professionnel peut devenir rapidement autonome sur certaines opérations techniques et avoir encore besoin d’un accompagnement sur des étapes nécessitant davantage de jugement.
Il peut maîtriser la préparation des échantillons et la mesure avant d’être capable de construire seul une stratégie d’échantillonnage complexe.
Il peut savoir rechercher des synchronisations avant d’être capable d’évaluer toutes les conséquences archéologiques d’un résultat.
Il peut rédiger certaines parties d’un rapport avant d’être en mesure d’assumer seul la construction complète de la démonstration.
Cette progression est normale.
Elle explique aussi pourquoi la seule durée passée dans une structure ne suffit pas à déterminer le niveau réel d’autonomie atteint.
Ce qui compte est la progression effective dans la maîtrise de l’ensemble de la chaîne d’expertise.
La confrontation des raisonnements dans la construction de l’autonomie
Chez Dendrotech, la relecture des rapports fait partie de cette construction progressive de l’autonomie.
Elle ne consiste pas simplement à corriger la forme d’un document.
Elle permet de confronter les raisonnements.
Le relecteur peut interroger une synchronisation, demander un contrôle complémentaire, signaler qu’une formulation va au-delà de ce que les données permettent réellement de démontrer ou identifier une hypothèse qui n’a pas été envisagée.
Il peut également confirmer que le raisonnement est suffisamment robuste et que la conclusion est correctement étayée.
Au début d’un parcours, ces corrections peuvent être nombreuses.
Puis elles diminuent progressivement.
Certaines erreurs ne sont plus commises.
Certains contrôles deviennent spontanés.
Certaines hypothèses alternatives sont envisagées avant même la relecture.
Le professionnel développe progressivement ses propres mécanismes de vigilance.
C’est précisément cette évolution qui permet d’apprécier la construction de l’autonomie.
L’autonomie ne signifie pas l’absence de regard extérieur
Il faut toutefois éviter un autre raccourci.
Être autonome ne signifie pas ne plus jamais confronter son raisonnement à celui d’un autre professionnel.
Dans les métiers scientifiques et techniques, un regard extérieur peut rester utile, y compris entre professionnels expérimentés.
Un dossier atypique, une synchronisation inhabituelle, une situation archéologique complexe ou une interprétation particulièrement sensible peuvent justifier une discussion.
La différence réside dans la nature de cette discussion.
Lorsque l’autonomie est acquise, le professionnel n’a plus besoin d’un tiers pour construire systématiquement son raisonnement ou identifier les contrôles fondamentaux.
Il est capable de conduire l’expertise, d’en identifier les difficultés, d’en mesurer les limites et d’en assumer la conclusion.
Le regard extérieur devient alors une confrontation entre professionnels autonomes, et non une condition permanente permettant de compenser une autonomie encore incomplète.
De l’apprentissage au contrôle qualité
La confrontation des raisonnements n’a pas nécessairement la même fonction tout au long d’un parcours professionnel.
Pendant la construction de l’autonomie, elle constitue avant tout un outil d’apprentissage : elle permet d’identifier les erreurs, de comprendre leur origine et d’enrichir progressivement le jugement professionnel.
Lorsque l’autonomie est acquise, le regard d’un autre professionnel peut conserver une fonction différente : celle d’un contrôle supplémentaire sur la cohérence d’une démonstration ou d’une confrontation entre professionnels autonomes lorsqu’un dossier présente une difficulté particulière.
Chez Dendrotech, la relecture des rapports répond ainsi progressivement à ces deux fonctions.
Elle participe d’abord à la construction de l’autonomie, puis devient principalement un élément du contrôle qualité des expertises produites.
Cette distinction est importante :
avoir acquis son autonomie ne signifie pas considérer que son raisonnement n’aura plus jamais intérêt à être confronté à celui d’un autre professionnel.
L’autonomie signifie être capable de construire, contrôler et assumer soi-même l’expertise.
Le contrôle qualité constitue, lui, une sécurité supplémentaire dans un processus scientifique dont les conclusions peuvent être utilisées par d’autres professionnels et participer à la compréhension d’un ouvrage.
L’autonomie se constate plus qu’elle ne se proclame
Il est finalement difficile de fixer un moment universel à partir duquel un professionnel deviendrait automatiquement autonome.
Ce moment dépend du parcours, de la formation, de la fréquence de pratique, de la diversité des situations rencontrées, de la complexité des dossiers et de la capacité du professionnel à intégrer les corrections qui lui sont faites.
L’autonomie se constate progressivement.
Les raisonnements deviennent plus robustes.
Les erreurs importantes se raréfient.
Les contrôles deviennent spontanés.
Les hypothèses alternatives sont envisagées plus systématiquement.
Les limites de l’interprétation sont mieux identifiées.
Et le professionnel devient capable d’assumer l’ensemble de la chaîne d’expertise sans dépendre systématiquement du regard d’un autre pour sécuriser son raisonnement.
C’est à ce moment que l’expérience accumulée commence véritablement à se transformer en autonomie professionnelle.
Et cette autonomie ne constitue pas seulement une étape dans une carrière.
Elle conditionne directement la capacité à assumer la responsabilité scientifique et professionnelle d’une expertise.
5 – Pourquoi l’expertise compte-t-elle pour le patrimoine ?
Une expertise dendrochronologique ne produit pas seulement une date. Elle produit une connaissance sur un ouvrage : elle peut contribuer à identifier une phase de construction, une transformation, un remploi ou la relation chronologique entre plusieurs ensembles.
Cette connaissance ne reste pas nécessairement dans le rapport. Elle peut être reprise par d’autres professionnels et participer à la compréhension de l’ouvrage, puis aux décisions prises pour son étude, sa conservation ou sa restauration.
C’est là que se situe l’enjeu.
Une interprétation erronée peut se diffuser dans la compréhension collective d’un bâtiment. À l’inverse, une information correctement établie, documentée et conservée pourra être confrontée demain à de nouvelles découvertes.
Cette responsabilité est d’autant plus importante que le patrimoine n’est pas toujours ré-interrogeable.
Une structure peut être transformée. Une pièce de bois peut être remplacée. Des relations entre éléments peuvent disparaître à l’occasion d’une intervention.
Ce qui n’a pas été correctement observé, documenté ou compris avant sa disparition ne pourra pas toujours être retrouvé.
L’expertise participe donc à la conservation d’une autre dimension du patrimoine : l’information qu’il contient.
6 – Comment choisir un expert dendrochronologue ?
En l’absence d’un ordre professionnel attribuant un titre d’expert en dendrochronologie, le client doit pouvoir apprécier lui-même la réalité de l’expertise qui lui est proposée.
Plutôt que de rechercher un critère unique, quelques questions permettent de l’objectiver :
- Quel est son parcours de formation et de spécialisation ?
- Quelle expérience possède-t-il réellement en dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens ?
- Quelles expertises a-t-il effectivement conduites en autonomie et avec quel niveau de complexité ?
- Maîtrise-t-il l’ensemble de la chaîne méthodologique, du terrain à l’interprétation ?
- Dispose-t-il de l’indépendance nécessaire pour construire sa propre méthodologie ?
- De quels moyens scientifiques dispose-t-il ? Quelle est notamment la qualité de ses référentiels et combien de références pertinentes possède-t-il pour la région et la période étudiées ? Quels outils de mesure et de structuration de l’information utilise-t-il ?
- Quels éléments extérieurs permettent d’apprécier la qualité de son travail ? Travaux produits, responsabilités exercées, reconnaissance par des professionnels capables d’en apprécier la portée scientifique.
Aucune réponse ne constitue à elle seule une preuve d’expertise.
C’est leur cohérence d’ensemble qui permet au client de savoir à qui il confie son étude et quel niveau d’expertise il achète réellement.
Conclusion : L’expertise dendrochronologique avant tout une responsabilité envers le patrimoine
La question posée au début de cet article était simple :
comment reconnaître une véritable expertise en dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens ?
Il n’existe pas de réponse fondée sur un seul critère.
Mais il existe des éléments permettant de l’objectiver.
Et cette question dépasse largement celle du titre que peut revendiquer un professionnel.
Car derrière une expertise dendrochronologique, il y a un ouvrage ancien.
Des informations qui ont parfois traversé plusieurs siècles.
Et des décisions qui peuvent contribuer à les préserver… ou les faire disparaître.
Lorsque les moyens diminuent, comprendre avant d’intervenir devient encore plus important
Dans un contexte où les moyens consacrés à l’étude et à la conservation du patrimoine se resserrent, certaines expertises très spécialisées peuvent apparaître comme une exigence supplémentaire dont il serait possible de se passer.
Pourtant, réduire les moyens ne réduit ni la complexité des ouvrages ni les conséquences potentielles d’une mauvaise compréhension.
Lorsque les possibilités d’étude deviennent plus limitées, la qualité de l’information produite devient au contraire encore plus importante.
Préserver les compétences qui permettent de comprendre
Les expertises de niche n’ont pas vocation à se substituer aux autres disciplines.
Elles permettent d’accéder à certaines informations que les autres approches ne peuvent pas produire seules et de les apporter à une compréhension collective de l’ouvrage.
Maintenir ces compétences ne consiste donc pas simplement à préserver des métiers spécialisés.
C’est préserver notre capacité à documenter, comprendre et transmettre les informations conservées dans les ouvrages avant qu’une intervention ne les transforme éventuellement de manière irréversible.
Car lorsqu’un élément ancien a disparu, aucune expertise, aussi grande soit-elle, ne peut restituer toutes les informations qui n’ont pas été observées, documentées ou comprises à temps.
Préserver les expertises de niche qui permettent de comprendre le patrimoine, c’est aussi préserver le patrimoine lui-même.
