Expert en dendrochronologie appliquée aux ouvrages en
bois anciens : comment reconnaître une véritable expertise ?
Le terme « expert » est largement utilisé dans les domaines
scientifiques et techniques. Mais que recouvre-t-il réellement ?
La question est particulièrement importante en
dendrochronologie appliquée aux ouvrages en bois anciens ou au patrimoine bois
anciens. Il n’existe pas d’ordre professionnel des dendrochronologues qui
attribuerait un titre d’expert, imposerait un parcours déterminé ou validerait
un niveau d’autonomie avant de pouvoir revendiquer cette expertise.
Dans ce contexte, le client doit pouvoir dépasser une simple
affirmation et se poser une question essentielle :
Sur quels éléments objectifs repose l’expertise revendiquée
par celui à qui je confie mon étude ?
Car une expertise dendrochronologique ne consiste pas
seulement à prélever un bois, mesurer ses cernes et obtenir une date.
Elle consiste à mobiliser un ensemble de connaissances et de
compétences, maîtriser une méthodologie complète, construire une démonstration
et exercer un jugement professionnel pour répondre à une problématique donnée.
Pourquoi prendre la parole sur la notion d’expertise ?
Cette référence au CNRS n’est pas anodine pour Dendrotech.
Issue d’un partenariat entre le CNRS et l’Université Rennes,
Dendrotech a conservé depuis sa création un lien étroit avec la recherche, à
laquelle elle consacre toujours une partie de son activité.
Revenir à cette définition de l’expertise s’inscrit donc
naturellement dans notre histoire et dans notre manière d’envisager l’expertise
dendrochronologique.
Dans sa Charte de l’expertise de 2011, le CNRS reprenait la
définition de l’expertise issue de la norme AFNOR NF X50-110 :
« Ensemble d’activités ayant pour objet de fournir à un
client, en réponse à la question posée, une interprétation, un avis ou une
recommandation aussi objectivement fondés que possible, élaborés à partir des
connaissances disponibles et de démonstrations accompagnées d’un jugement
professionnel. »
La charte actuelle du CNRS, adoptée en 2022, porte plus
spécifiquement sur l’expertise scientifique institutionnelle du CNRS et retient
notamment quatre principes : compétence, transparence, pluralité et
impartialité.
La définition précédente reste particulièrement éclairante
pour notre propos.
Elle fait apparaître plusieurs éléments fondamentaux :
une question → des connaissances → des démonstrations → une
interprétation → un jugement professionnel.
Et elle permet immédiatement de comprendre une première
distinction :
1 – Ce qui fait l’expertise dendrochronologique
Être dendrochronologue et être expert en
dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens : est-ce la même chose ?
Une même méthode, plusieurs champs d’application
La dendrochronologie recouvre plusieurs champs
d’application.
Elle peut être mobilisée en :
- en climatologie, écologie
- en anthracologie
- pour l’étude des forêts
- en archéologie, notamment pour l’étude du patrimoine bâti,
- en archéologie pour les bois gorgés d’eau.
- le mobilier
- etc…
Tous ces domaines utilisent une même méthode fondée sur
l’étude des cernes de croissance des arbres. Mais ils ne poursuivent pas
les mêmes objectifs, ne posent pas les mêmes questions, n’ont pas la même
méthodologie et n’interprètent pas nécessairement les données de la même
manière.
La pratique de la dendrochronologie nécessite néanmoins
l’acquisition de nombreuses compétences communes.
Il faut apprendre à observer et caractériser les bois,
prélever, préparer les échantillons, mesurer les séries de cernes, utiliser les
outils d’analyse, construire et mobiliser des référentiels, rechercher des
synchronisations et contrôler les résultats.
Toutes ces compétences sont indispensables.
Mais leur maîtrise ne fait pas pour autant d’un
dendrochronologue un expert de tous les domaines dans lesquels cette méthode
peut être utilisée.
L’analogie avec les statistiques permet de bien comprendre
cette distinction.
Les statistiques sont utilisées par l’économiste,
l’écologue, le sociologue ou l’épidémiologiste. Tous peuvent maîtriser des
méthodes statistiques communes. Cette maîtrise ne transforme pourtant pas
l’économiste en épidémiologiste, ni l’écologue en sociologue.
Car l’outil ou la méthode ne suffit pas à construire
l’expertise du domaine dans lequel il est mobilisé.
La formation disciplinaire et le parcours professionnel
construisent également une manière de poser les questions, de sélectionner les
informations pertinentes, de les organiser, de les confronter et de les
interpréter.
Il en va de même pour la dendrochronologie.
La dendrochronologie est une méthodologie et un outil.
La discipline complète la méthodologie et donne la grille de
lecture.
Le parcours initial et l’expérience construisent
progressivement l’expertise.
Pour les ouvrages bois anciens, une grille de lecture
archéologique
Dans le cas de la dendrochronologie appliquée aux ouvrages
bois anciens, cette grille de lecture et cette méthodologie est notamment celle
de l’archéologie du bâti et des ouvrages en bois anciens.
Et l’archéologie n’est pas seulement un ensemble de
connaissances que l’on pourrait acquérir ponctuellement au contact de quelques
dossiers ou de quelques mois de spécialisation.
Elle forme à une véritable manière d’observer, de raisonner
et de structurer l’information.
Elle apprend à analyser des indices et leurs relations, à
établir des rapports d’antériorité et de postériorité, à identifier des phases,
des transformations et des remplois, à replacer chaque élément dans son
contexte et à confronter différentes sources d’information.
C’est cette manière de penser qui permet de ne pas
considérer un bois comme un élément isolé, mais comme une partie d’un ouvrage
dont il faut comprendre l’histoire et les transformations.
Distinguer les faits de leur interprétation
La formation archéologique apprend également une distinction
fondamentale : celle qui existe entre un fait et l’interprétation que l’on en
fait.
À un instant donné, un ensemble de faits est connu. Ces
faits permettent de construire une interprétation. Mais la découverte
ultérieure de nouveaux faits peut conduire à réinterroger cette interprétation.
Les faits établis et l’interprétation doivent donc rester
clairement distingués afin que le raisonnement puisse être repris lorsque les
connaissances évoluent.
Cette manière de penser est particulièrement importante
lorsque la dendrochronologie est appliquée aux ouvrages bois anciens.
Une ou des dates dendrochronologiques constituent des
données. Ce que ces informations signifient dans l’histoire de l’ouvrage relève
ensuite de leurs interprétations.
Un bois daté ne date pas nécessairement à lui seul une
structure. Il faut comprendre sa position, ses relations avec les autres
pièces, déterminer s’il appartient à l’état étudié ou s’il s’agit d’un remploi,
confronter sa datation aux autres résultats et replacer l’ensemble dans la
chronologie relative de l’ouvrage.
C’est précisément parce que faits et interprétations sont
distingués qu’une interprétation peut évoluer demain sans remettre
artificiellement en cause les faits correctement établis aujourd’hui.
Une spécialisation se construit dans la durée
Quelques interventions dans un domaine peuvent enrichir une
pratique et apporter de nouvelles connaissances, mais elles ne remplacent pas
une formation disciplinaire solide et un parcours construit dans ce domaine.
La fréquentation d’une discipline n’équivaut pas à la
formation qu’elle suppose ni à l’expérience qui s’y construit progressivement.
Pour autant, la formation initiale ne constitue pas à elle
seule une expertise. Elle apporte un socle disciplinaire, une manière de
raisonner et des grilles de lecture qui doivent ensuite être approfondis et
éprouvés par la pratique.
L’expertise spécialisée se construit ainsi dans la
continuité entre une formation disciplinaire, un parcours professionnel
cohérent et une pratique durable dans le champ concerné.
C’est pourquoi quelques interventions en archéologie peuvent
enrichir une pratique de la dendrochronologie sans être équivalentes à un
parcours construit dans ce champ.
À l’inverse, être archéologue ne suffit évidemment pas à
devenir dendrochronologue : la méthodologie dendrochronologique doit elle aussi
être acquise, maîtrisée et développée par la pratique.
L’expertise se construit précisément à l’articulation de ces
compétences, de ce parcours et de l’expérience progressivement acquise.
De la maîtrise de la méthode à la démarche d’expertise
Une expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages
bois anciens va donc au-delà de la maîtrise technique de la dendrochronologie.
L’expert doit être capable de mobiliser ensemble ses
compétences dendrochronologiques, sa méthodologie, sa grille de lecture
archéologique, les autres compétences nécessaires à l’étude, son expérience des
ouvrages bois anciens et son jugement professionnel pour répondre à une
problématique.
Cherche-t-on à dater une phase de construction ?
À distinguer plusieurs campagnes de travaux ?
À identifier des remplois ?
À comprendre une transformation ?
À déterminer si plusieurs ensembles sont contemporains ?
La problématique conditionne la stratégie d’échantillonnage,
le choix des bois, l’analyse des résultats et leur interprétation.
C’est précisément ce qui distingue l’application d’une
méthode d’une véritable démarche d’expertise.
Une expertise qui repose sur la maîtrise d’une
méthodologie complète
L’expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages en
bois anciens mobilise des connaissances et des compétences qui peuvent se
situer à l’interface de plusieurs disciplines.
Mais il faut éviter un raccourci.
Être archéologue spécialiste des ouvrages en bois anciens ne
suffit pas, à lui seul, à faire de quelqu’un un expert dendrochronologue aux
ouvrages bois anciens.
De même, être xylologue ne suffit pas, à lui seul, à faire
de quelqu’un un expert en dendrochronologie.
Savoir mesurer des largeurs de cernes ne suffit pas
davantage.
Pas plus que savoir utiliser un logiciel de synchronisation.
Chacune de ces compétences possède sa valeur et certaines
peuvent être essentielles à l’étude.
Ce qui caractérise l’expertise dendrochronologique appliquée
aux ouvrages bois anciens, c’est la capacité à maîtriser et articuler les
compétences nécessaires au sein d’une méthodologie complète, depuis l’ouvrage
étudié jusqu’à l’interprétation finale.
Cette chaîne peut être résumée ainsi :
observer et comprendre l’ouvrage → identifier la
problématique → construire la stratégie d’échantillonnage → sélectionner les
bois pertinents → prélever → confirmer l’essence → préparer → mesurer →
contrôler les données → construire et mobiliser les référentiels appropriés →
rechercher et contrôler les synchronisations → confronter les résultats →
construire la démonstration → interpréter → identifier les limites → conclure.
L’expertise ne réside donc pas uniquement dans la maîtrise
de chaque opération prise séparément.
Elle réside aussi dans la compréhension des relations entre
toutes ces étapes et des conséquences qu’un choix effectué à l’une d’elles peut
avoir sur la conclusion finale.
Il ne suffit donc pas de savoir prélever un bois, mesurer
ses cernes, rechercher une synchronisation et obtenir une date. Encore faut-il
savoir pourquoi ce bois devait être prélevé plutôt qu’un autre, quelle place il
occupe dans le raisonnement, ce que sa datation permet réellement de démontrer
dans le contexte de l’ouvrage et comment cette information s’articule avec les
autres faits connus.
L’expertise commence ainsi bien avant l’obtention d’une date
et ne s’achève pas avec celle-ci.
Elle consiste à savoir quelle question poser au bois, quels
bois permettent réellement d’y répondre, comment construire les données
nécessaires et, finalement, ce que les résultats autorisent ou n’autorisent pas
à conclure.
L’expertise dépend aussi des moyens scientifiques
disponibles
La compétence du professionnel est fondamentale, mais elle
ne suffit pas à elle seule. Une expertise dendrochronologique repose également
sur un environnement scientifique adapté.
Celui-ci comprend notamment :
- une base de données et des référentiels de qualité : leur volume ne suffit pas à les qualifier. Leur origine, leur traçabilité, leur contrôle, mais aussi leur couverture géographique et chronologique sont essentiels. Pour une étude donnée, il est ainsi légitime de s’interroger sur le nombre et la qualité des références réellement disponibles pour la région et la période concernées ;
- des outils de mesure adaptés et maîtrisés, permettant de produire des données fiables, précises et contrôlables ;
- un outil métier, permettant de structurer et de relier les informations produites tout au long de l’expertise, depuis le terrain jusqu’au rapport final.
Ce dernier assure la continuité et la traçabilité de
l’information. Il permet également, si de nouveaux éléments apparaissent, de
revenir plusieurs années plus tard sur une étude, de retrouver les données qui
ont fondé le raisonnement et de les réinterroger.
L’expertise repose ainsi sur les compétences du
professionnel, mais aussi sur la qualité et la pertinence des données
auxquelles il peut confronter ses résultats, la fiabilité de ses moyens de
mesure et sa capacité à structurer, conserver et réinterroger l’information
scientifique.
L’expert dendrochronologue ne remplace pas les autres
experts
L’expertise dendrochronologique appliquée aux ouvrages en
bois anciens nécessite de mobiliser des connaissances qui dépassent la seule
mesure des cernes.
Cela ne signifie pas pour autant que l’expert devient
spécialiste de chacun des domaines susceptibles d’intervenir dans la
compréhension d’un ouvrage.
Certaines compétences appartiennent au socle disciplinaire
et au parcours qui ont construit son expertise. D’autres sont complémentaires
et nécessitent, lorsque la problématique l’exige, le recours à un autre
spécialiste.
Architectes, historiens, ingénieurs structure, spécialistes
des matériaux ou autres professionnels peuvent ainsi apporter des compétences
indispensables à la compréhension d’une problématique particulière.
Le dendrochronologue doit disposer des connaissances
nécessaires pour comprendre les informations qui influencent son propre
raisonnement, mais aussi reconnaître les limites de son champ de compétence et
savoir quand la collaboration avec un autre spécialiste devient nécessaire.
L’expertise ne consiste pas à prétendre tout savoir.
Elle suppose aussi de savoir où s’arrête sa propre
expertise.
Le jugement professionnel : ce qui change tout
La définition de l’expertise reprise par le CNRS contient
une notion essentielle : le jugement professionnel.
C’est probablement l’une des dimensions les plus difficiles
à acquérir.
Un résultat peut sembler convaincant sans l’être
suffisamment.
Une synchronisation peut apparaître statistiquement
intéressante et devoir pourtant être écartée.
Plusieurs bois peuvent sembler constituer un ensemble
homogène alors que d’autres indices conduisent à reconsidérer cette hypothèse.
Un prélèvement peut être parfaitement mesurable mais peu
pertinent pour répondre à la problématique étudiée.
Et certaines données peuvent tout simplement être
insuffisantes pour conclure.
L’expert doit donc être capable de se demander :
- Mon résultat est-il réellement robuste ?
- Quelles autres hypothèses pourraient expliquer les données ?
- Ai-je suffisamment d’éléments pour soutenir cette interprétation ?
- Quelles sont les limites de ma démonstration ?
Et parfois :
« Les données disponibles ne permettent pas de conclure. »
Cette capacité à reconnaître les limites de ce que l’on peut
démontrer fait elle-même partie de l’expertise.
C’est précisément ce qui distingue progressivement la
maîtrise d’une succession d’opérations de la capacité à conduire une expertise
dans son ensemble.
2 – Neutralité, indépendance méthodologique et
responsabilité professionnelle
Le client (MOA ou MOE) confie une problématique, pas une
conclusion à confirmer
Une expertise commence par une problématique.
La maîtrise d’ouvrage ou la maîtrise d’œuvre peut chercher à
dater une phase de construction, à distinguer plusieurs campagnes de travaux, à
identifier des remplois, à comprendre une transformation ou encore à déterminer
si plusieurs ensembles sont contemporains.
Cette problématique peut naturellement être nourrie par les
connaissances déjà acquises sur l’ouvrage.
Un architecte peut apporter sa lecture du bâtiment.
Un archéologue peut présenter ses observations et ses
hypothèses.
Un historien peut apporter des sources documentaires.
Un ingénieur structure peut signaler une particularité
constructive.
La maîtrise d’ouvrage ou la maîtrise d’œuvre peut également
disposer d’informations sur l’histoire du bâtiment, des restaurations
antérieures ou les objectifs de l’étude.
Ces informations peuvent être essentielles à la
compréhension du dossier.
Mais il existe une différence fondamentale entre poser une
problématique et apporter des informations permettant de l’éclairer, et définir
à la place du dendrochronologue la méthodologie permettant d’y répondre.
La méthodologie relève de la responsabilité
professionnelle du dendrochronologue
Une fois la problématique posée, il appartient au
dendrochronologue de construire la démarche scientifique permettant d’y
répondre.
Cela commence dès l’observation de l’ouvrage et des bois.
La stratégie d’échantillonnage, la sélection des pièces
pertinentes, leur répartition dans l’ouvrage, le nombre de prélèvements, les
critères dendrochronologiques pris en compte, puis l’analyse des séries, le
contrôle des synchronisations, la construction de la démonstration et
l’interprétation des résultats constituent une chaîne méthodologique.
Ces choix ne sont pas de simples modalités d’exécution d’une
commande.
Ils font partie de l’expertise elle-même.
Et leur pertinence dépend directement des compétences, de
l’expérience et du jugement professionnel du dendrochronologue qui les met en
œuvre.
C’est aussi pour cette raison qu’un plan d’échantillonnage
ne peut pas toujours être défini à l’avance sur un document.
Le dendrochronologue doit pouvoir conserver une vision
générale de l’ouvrage tout en observant directement les bois, confronter
plusieurs critères et adapter sa stratégie aux informations qu’il découvre au
cours de l’intervention.
L’indépendance méthodologique nécessaire à l’expertise n’est
donc pas une revendication d’autonomie vis-à-vis des autres intervenants.
Elle est une condition de la responsabilité professionnelle
de celui qui devra ensuite répondre de la démarche scientifique mise en œuvre
et des conclusions qui en découlent.
Le choix d’un prélèvement est déjà un acte d’expertise
Il faut donc aller plus loin : choisir un bois à prélever
n’est pas une opération neutre ou simplement technique qui précéderait
l’expertise.
Le choix du prélèvement fait partie intégrante du
raisonnement expert et il se doit d’avoir les compétences professionnelles pour
effectuer ce choix.
Pourquoi ?
Parce que l’interprétation finale dépend nécessairement des
données que l’on a choisi de produire.
Choisir certains bois plutôt que d’autres, c’est construire
l’échantillonnage sur lequel reposera la démonstration.
C’est précisément ici que se joue une partie de la
neutralité de l’expertise :
l’expert ne prélève pas pour confirmer ce que l’on pense
déjà. Il construit un échantillonnage permettant de répondre aussi
objectivement que possible à la question posée.
Un autre spécialiste peut naturellement attirer l’attention
sur une pièce, expliquer pourquoi elle lui paraît intéressante, signaler une
particularité ou formuler une hypothèse.
Cette information peut être précieuse et doit pouvoir entrer
dans la réflexion du dendrochronologue.
Mais signaler un bois n’est pas décider qu’il doit
constituer l’échantillon.
La décision de prélever ou de ne pas prélever doit rester
celle du dendrochronologue qui construit la stratégie permettant de répondre à
la problématique.
Si un tiers choisit à sa place les bois qui doivent être
prélevés, il ne se contente plus d’apporter une information à l’expertise : il
intervient directement dans la construction des données sur lesquelles celle-ci
reposera.
L’indépendance méthodologique nécessaire à l’expertise est
alors rompue sur l’une des étapes fondamentales du raisonnement.
Et cela change la nature même de la prestation.
Datation et expertise ne doivent pas être confondues
Un dendrochronologue peut parfaitement analyser un bois
désigné par un tiers et, lorsque les données le permettent, le dater.
Il produit alors une information sur le bois qui lui a été
confié.
Mais cela ne signifie pas qu’il puisse tirer de cette seule
datation une interprétation représentative de l’ensemble de l’ouvrage ou
répondre à une problématique plus large.
Il ne maîtrise pas la manière dont l’échantillon a été
constitué et ne peut donc pas nécessairement garantir qu’il est représentatif,
neutre ou adapté à la question posée.
C’est précisément ce qui distingue la datation d’un ou
plusieurs bois d’une expertise dendrochronologique construite pour répondre à
une problématique.
Dans une expertise, le dendrochronologue doit conserver la
maîtrise de l’ensemble de la chaîne méthodologique, y compris de la
constitution de l’échantillon.
Imposer les prélèvements à l’expert revient donc à lui
retirer une partie constitutive de l’expertise tout en lui demandant d’en
assumer le résultat.
Connaître la dendrochronologie ne signifie pas être
dendrochronologue
Cette distinction est également importante dans le travail
pluridisciplinaire.
Travailler régulièrement avec des dendrochronologues, lire
leurs rapports, participer à des opérations dans lesquelles des études
dendrochronologiques sont réalisées ou avoir acquis au fil des années une bonne
connaissance des principes de la discipline peut donner une compréhension
précieuse de notre métier.
Cette connaissance facilite le dialogue et la
complémentarité entre spécialistes.
Mais elle ne fait pas de ce professionnel un
dendrochronologue.
La proximité professionnelle permet d’acquérir des
connaissances sur le métier de l’autre ; elle ne rend pas les expertises
interchangeables.
Elle ne transfère ni la compétence professionnelle
permettant de construire et d’assumer une méthodologie dendrochronologique, ni
la responsabilité professionnelle attachée à l’exercice de cette expertise.
C’est précisément parce que les compétences ne sont pas
interchangeables que la complémentarité a du sens.
La complémentarité suppose des expertises distinctes et
responsables
Le travail sur le patrimoine repose fréquemment sur la
confrontation de plusieurs expertises.
Chaque spécialiste observe l’ouvrage à partir de son propre
champ de compétence et produit des informations qui contribuent à sa
compréhension générale.
Ces différentes approches ne fonctionnent pas indépendamment
les unes des autres.
Une information produite dans un domaine peut conduire un
autre spécialiste à réexaminer certaines de ses hypothèses. Lorsqu’une
apparente contradiction apparaît, l’échange entre professionnels est donc non
seulement légitime, mais nécessaire.
Chacun apporte alors les faits, observations et résultats
relevant de son champ afin de comprendre ce qui peut expliquer cette
divergence.
Cette confrontation ne signifie cependant pas que l’une des
expertises devient l’instance de validation scientifique de l’autre.
Chaque professionnel reste responsable de la méthodologie
qu’il met en œuvre, de la démonstration qu’il construit et des conclusions
qu’il formule dans son champ de compétence.
Le dendrochronologue doit ainsi être capable de fonder ses
conclusions sur des données, une méthodologie explicite et une démonstration
scientifiquement argumentée.
De la même manière, les informations apportées par les
autres spécialistes doivent pouvoir être intégrées à son raisonnement
lorsqu’elles sont pertinentes.
La pluridisciplinarité fonctionne précisément parce que les
expertises peuvent être confrontées sans devenir interchangeables.
On confronte les informations et les interprétations
produites par différentes expertises ; chacune conserve la responsabilité de sa
propre méthodologie.
Où se situe la frontière entre complémentarité et
responsabilité méthodologique ?
La frontière peut être définie assez clairement.
Échanger sur un ouvrage commun, transmettre des
observations, partager les informations issues de son domaine de compétence,
formuler une hypothèse ou attirer l’attention sur un élément particulier relève
pleinement du travail pluridisciplinaire.
Ces informations peuvent modifier la compréhension du
dossier et doivent pouvoir être prises en compte par le dendrochronologue.
La situation devient différente lorsqu’un tiers intervient
directement dans les choix qui construisent la méthodologie dendrochronologique
: déterminer les bois qui devront constituer l’échantillon, imposer une
stratégie d’échantillonnage ou définir les conditions selon lesquelles les
résultats devront être interprétés.
Il ne s’agit plus alors seulement d’apporter une information
extérieure à l’expertise.
Il s’agit d’intervenir dans la construction même des données
ou du raisonnement dont le dendrochronologue devra ensuite assumer la
responsabilité professionnelle.
Cette distinction vaut naturellement dans les deux sens.
Le dendrochronologue n’a pas davantage vocation à définir, à
la place de l’architecte, de l’archéologue, de l’historien ou de l’ingénieur,
la méthodologie relevant de leurs propres champs de compétence.
La complémentarité suppose donc à la fois la circulation des
informations et le respect des responsabilités méthodologiques de chacun.
C’est cette articulation qui permet à plusieurs expertises
de contribuer à une même compréhension de l’ouvrage sans diluer la
responsabilité de ceux qui les produisent.
On ne peut pas demander à un expert d’engager sa
responsabilité professionnelle sur une conclusion tout en lui retirant
l’indépendance méthodologique nécessaire pour y parvenir.
3 – L’expérience : 5 ou 10 ans… mais de quelle expérience
parle-t-on ?
L’expérience constitue évidemment une composante essentielle
de l’expertise.
Mais parler de « cinq ans d’expérience », « dix ans
d’expérience » ou « vingt ans d’expérience » ne suffit pas à décrire le niveau
d’expertise d’un professionnel.
Une durée indique depuis combien de temps une personne
exerce.
Elle ne dit pas nécessairement ce qu’elle a réellement
pratiqué pendant cette période, dans quel champ disciplinaire, sur quels types
de dossiers, avec quel niveau de responsabilité ni avec quel degré d’autonomie.
C’est pourquoi, lorsqu’on cherche à objectiver une
expertise, une autre question devient essentielle :
Des années d’expérience… dans quoi ?
Toutes les années d’expérience ne décrivent pas la même
chose
Prenons deux professionnels exerçant depuis six ans.
Le premier a consacré ces six années à la dendrochronologie
appliquée aux ouvrages bois anciens. Il a progressivement participé à
l’ensemble de la chaîne méthodologique, travaillé sur des bâtiments de périodes
et de complexités différentes, rencontré des situations atypiques, construit
des stratégies d’échantillonnage, analysé des résultats difficiles et
progressivement conduit des expertises en autonomie.
Le second possède lui aussi six années d’expérience
professionnelle, mais seulement une partie de cette période a été consacrée à
la dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens.
Dire qu’ils possèdent tous les deux « six ans d’expérience »
est factuellement possible.
Mais cette formulation ne décrit pas la même expérience.
Ce qui importe n’est donc pas seulement le nombre d’années
écoulées depuis le début d’une activité professionnelle.
Il faut également regarder la nature de l’expérience
accumulée pendant cette durée.
L’expérience antérieure ne devient pas rétroactivement
une expérience dans une nouvelle spécialité
Une expérience acquise dans une autre discipline peut
naturellement être précieuse.
Elle peut apporter des connaissances, des méthodes de
travail, une culture scientifique, des capacités d’observation ou des
compétences complémentaires.
Mais elle ne devient pas pour autant de l’expérience dans la
nouvelle spécialité pratiquée.
L’analogie médicale permet de bien comprendre cette
distinction.
Un médecin généraliste ayant exercé pendant quinze ans avant
de se spécialiser en cardiologie possède quinze années d’expérience médicale.
Cette expérience compte.
Elle participe à la construction du professionnel qu’il est
devenu.
Mais le jour où il commence à exercer en cardiologie, il ne
possède pas pour autant quinze années d’expérience en cardiologie.
Il commence à construire une nouvelle expérience
spécialisée.
Il en va de même pour la dendrochronologie appliquée aux
ouvrages bois anciens.
Une expérience antérieure en archéologie, en écologie, en
xylologie, dans l’étude du patrimoine ou dans un autre domaine peut constituer
un socle particulièrement utile.
Mais elle ne doit pas être confondue avec le temps
réellement consacré à la pratique de la dendrochronologie dans le champ
d’expertise revendiqué.
Inversement, comme nous l’avons vu précédemment, une longue
pratique de la dendrochronologie dans un autre champ ne devient pas
automatiquement une expertise des ouvrages bois anciens.
La formation, le parcours disciplinaire et l’expérience
spécialisée se complètent.
Ils ne sont pas interchangeables.
L’expérience dépend aussi de la diversité des situations
rencontrées
Deux professionnels ayant exercé pendant une durée identique
peuvent également avoir rencontré des réalités très différentes.
L’un peut avoir travaillé essentiellement sur des situations
relativement homogènes.
L’autre peut avoir été confronté à des édifices complexes,
des structures fortement remaniées, plusieurs phases de construction, des
remplois, des séries difficiles à synchroniser, des bois présentant des
qualités dendrochronologiques variables ou encore des résultats contradictoires
nécessitant de reprendre entièrement le raisonnement.
Or ce sont souvent les situations difficiles qui
construisent le plus fortement le jugement professionnel.
Lorsque tout fonctionne comme prévu, la méthode peut sembler
relativement linéaire.
C’est lorsqu’un résultat paraît convaincant mais ne résiste
pas aux contrôles, lorsqu’une hypothèse initiale doit être abandonnée,
lorsqu’un bois apparemment pertinent se révèle peu informatif ou lorsque
plusieurs indices se contredisent que l’expérience prend toute son importance.
L’expertise se construit aussi dans cette confrontation
répétée avec la complexité.
Participer à une expertise et conduire une expertise ne
sont pas la même chose
La nature des responsabilités exercées pendant ces années
est tout aussi importante.
Un professionnel peut participer pendant plusieurs années à
des expertises sans en maîtriser immédiatement l’ensemble de la chaîne.
Il peut prélever.
Il peut préparer les échantillons.
Il peut mesurer.
Il peut rechercher des synchronisations.
Il peut contribuer à l’analyse.
Il peut participer à la rédaction.
Toutes ces expériences sont utiles et nécessaires à sa
progression.
Mais participer à certaines étapes d’une expertise ne
signifie pas encore être capable de construire et d’assumer seul l’ensemble du
raisonnement.
Conduire une expertise en autonomie suppose de savoir
articuler toutes les étapes sans erreur : comprendre la problématique,
construire la stratégie d’échantillonnage, sélectionner les bois, analyser et
contrôler les résultats, identifier les incohérences éventuelles, construire la
démonstration, interpréter les données, reconnaître les limites de l’étude et
assumer la conclusion produite.
C’est cette capacité d’articulation qui se construit
progressivement.
Les expertises réellement conduites en autonomie : un
indicateur à qualifier
Lorsqu’on cherche à apprécier le niveau d’expérience d’un
professionnel, le nombre d’expertises dendrochronologiques complètes réellement
conduites en autonomie constitue une information utile.
Mais ce nombre ne peut pas être interprété isolément.
Cent expertises portant sur des situations relativement
homogènes ne construisent pas nécessairement la même expérience que cent
expertises confrontant le professionnel à des périodes, des ouvrages, des
qualités de bois, des problématiques et des niveaux de complexité très
différents.
De même, le nombre de dossiers ne renseigne pas à lui seul
sur la responsabilité réellement exercée ni sur la qualité du travail produit.
Ce qui devient véritablement informatif est donc la
combinaison de plusieurs éléments :
le nombre d’expertises conduites → leur diversité → leur
complexité → le niveau d’autonomie et de responsabilité exercé → la qualité du
travail produit.
Cette distinction permet également de ne pas confondre
participation et conduite d’une expertise.
Avoir participé à cent dossiers n’est pas nécessairement
équivalent à avoir construit et assumé cent expertises.
De même, avoir exercé pendant trois ou cinq années dans une
équipe ne signifie pas nécessairement avoir conduit pendant trois ou cinq
années des expertises complètes en autonomie.
L’enjeu n’est pas de dévaloriser les années d’apprentissage.
Elles sont indispensables à la construction de l’expertise.
Il s’agit simplement de décrire correctement ce qu’elles
représentent et de ne pas transformer un nombre d’années ou de dossiers en
indicateur absolu d’un niveau d’expertise.
L’autonomie ne commence pas nécessairement le premier
jour d’exercice
C’est un point particulièrement important dans les métiers
d’expertise.
Lorsqu’un professionnel rejoint une structure spécialisée,
son expérience commence immédiatement.
Son autonomie complète, elle, peut nécessiter plusieurs
années.
Pendant cette période, il observe, pratique, confronte ses
raisonnements à ceux de professionnels plus expérimentés, fait des erreurs,
apprend à les identifier et assume progressivement une part croissante de la
chaîne méthodologique.
Il peut être compétent sur certaines étapes tout en ayant
encore besoin d’un regard extérieur sur d’autres.
Ce processus n’a rien d’anormal.
Il constitue précisément la construction progressive de
l’expertise.
Présenter toute cette période comme une période d’«
expertise autonome » effacerait cependant une distinction essentielle entre
apprentissage du métier, montée en compétence et capacité à assumer seul une
expertise complète.
La répétition compte, mais elle ne suffit pas
L’expérience repose nécessairement sur la répétition.
Plus un professionnel rencontre de situations différentes,
plus il développe des repères.
Il apprend à reconnaître ce qui est habituel.
Il identifie plus rapidement ce qui ne l’est pas.
Il développe des réflexes de contrôle.
Il enrichit progressivement sa capacité à comparer une
situation nouvelle avec celles déjà rencontrées.
Mais répéter une opération ne suffit pas nécessairement à
construire une expertise.
Encore faut-il que cette répétition s’accompagne d’analyse,
de confrontation, de correction et d’une compréhension croissante des raisons
pour lesquelles une décision était juste ou erronée.
On peut répéter longtemps une méthode sans nécessairement
développer le jugement permettant d’en reconnaître les limites.
C’est pourquoi l’expérience ne se mesure pas uniquement en
années ou en nombre de dossiers.
Elle se construit également dans la qualité du retour
critique porté sur sa propre pratique.
Cinq ou dix ans : une durée qui doit être qualifiée
Dire qu’un professionnel possède cinq ou dix années
d’expérience constitue une information utile.
Mais cette information ne prend réellement son sens que si
l’on sait ce que ces années contiennent : dans quel domaine elles ont été
acquises, quelle part a réellement été consacrée à la spécialité revendiquée,
quelles situations ont été rencontrées, avec quelle diversité et quelle
complexité, et quel niveau d’autonomie et de responsabilité a progressivement
été exercé.
Il n’existe donc pas d’équivalence automatique entre une
durée d’exercice et un niveau d’expertise.
L’ancienneté indique une durée. Elle ne décrit pas le
contenu de cette durée.
C’est ce contenu et non le seul nombre d’années qui permet
d’apprécier l’expérience réellement construite.
4 – Comment se construit réellement l’autonomie ?
L’autonomie professionnelle ne se décrète pas.
Elle se construit progressivement, par la pratique, la
confrontation à des situations variées, l’analyse de ses propres raisonnements
et leur comparaison avec ceux de professionnels plus expérimentés.
Dans un métier d’expertise, cette progression est
essentielle.
Car apprendre une méthodologie ne consiste pas seulement à
savoir reproduire correctement une succession d’opérations.
Il faut aussi apprendre à reconnaître les situations dans
lesquelles cette méthodologie doit être adaptée, les résultats qui doivent
susciter un doute, les hypothèses qui méritent d’être reconsidérées et les
limites au-delà desquelles les données disponibles ne permettent plus de
conclure.
C’est précisément là que commence à se construire le
jugement professionnel.
Comment apprendre à reconnaître une erreur que l’on ne
voit pas encore ?
C’est probablement l’une des principales difficultés de la
formation à un métier d’expertise.
Lorsqu’un professionnel débute, certaines erreurs peuvent
lui paraître évidentes une fois qu’elles lui ont été signalées.
Mais avant qu’elles ne le soient, il peut tout simplement ne
pas les voir.
Un résultat peut lui sembler parfaitement cohérent.
Une synchronisation peut lui paraître convaincante.
Une interprétation peut sembler logique.
Une stratégie d’échantillonnage peut lui sembler adaptée.
Et pourtant, un professionnel plus expérimenté peut
immédiatement identifier une faiblesse, une incohérence, une hypothèse
alternative ou un contrôle supplémentaire à effectuer.
La difficulté n’est donc pas seulement d’apprendre ce qu’il
faut faire.
Elle est aussi d’apprendre à identifier ce que l’on ne sait
pas encore voir.
C’est pourquoi la confrontation des raisonnements joue un
rôle si important dans la construction de l’autonomie.
La correction fait partie de l’apprentissage
Une correction n’est pas simplement la rectification d’une
erreur ponctuelle.
Lorsqu’elle est expliquée et comprise, elle devient une
expérience supplémentaire.
Pourquoi cette synchronisation devait-elle être écartée ?
Pourquoi ce prélèvement n’était-il pas représentatif ?
Pourquoi cette interprétation allait-elle au-delà de ce que
les données permettaient réellement de démontrer ?
Pourquoi fallait-il envisager un remploi ?
Pourquoi deux groupes de bois apparemment homogènes ne
pouvaient-ils finalement pas être interprétés comme appartenant à une même
phase ?
À chaque fois, la correction permet d’ajouter un nouveau cas
à l’expérience du professionnel.
Progressivement, les situations déjà rencontrées constituent
une bibliothèque mentale de références.
Face à une nouvelle étude, le professionnel ne mobilise plus
seulement une méthode apprise.
Il mobilise aussi le souvenir de centaines de situations
antérieures, des erreurs rencontrées, des raisonnements corrigés et des
solutions qui ont permis de les comprendre.
C’est ainsi que se construit progressivement le jugement
professionnel.
La progression vers l’autonomie ne concerne pas toutes
les étapes au même rythme
L’autonomie n’est pas nécessairement acquise simultanément
sur l’ensemble de la chaîne méthodologique.
Un professionnel peut devenir rapidement autonome sur
certaines opérations techniques et avoir encore besoin d’un accompagnement sur
des étapes nécessitant davantage de jugement.
Il peut maîtriser la préparation des échantillons et la
mesure avant d’être capable de construire seul une stratégie d’échantillonnage
complexe.
Il peut savoir rechercher des synchronisations avant d’être
capable d’évaluer toutes les conséquences archéologiques d’un résultat.
Il peut rédiger certaines parties d’un rapport avant d’être
en mesure d’assumer seul la construction complète de la démonstration.
Cette progression est normale.
Elle explique aussi pourquoi la seule durée passée dans une
structure ne suffit pas à déterminer le niveau réel d’autonomie atteint.
Ce qui compte est la progression effective dans la maîtrise
de l’ensemble de la chaîne d’expertise.
La confrontation des raisonnements dans la construction
de l’autonomie
Chez Dendrotech, la relecture des rapports fait partie de
cette construction progressive de l’autonomie.
Elle ne consiste pas simplement à corriger la forme d’un
document.
Elle permet de confronter les raisonnements.
Le relecteur peut interroger une synchronisation, demander
un contrôle complémentaire, signaler qu’une formulation va au-delà de ce que
les données permettent réellement de démontrer ou identifier une hypothèse qui
n’a pas été envisagée.
Il peut également confirmer que le raisonnement est
suffisamment robuste et que la conclusion est correctement étayée.
Au début d’un parcours, ces corrections peuvent être
nombreuses.
Puis elles diminuent progressivement.
Certaines erreurs ne sont plus commises.
Certains contrôles deviennent spontanés.
Certaines hypothèses alternatives sont envisagées avant même
la relecture.
Le professionnel développe progressivement ses propres
mécanismes de vigilance.
C’est précisément cette évolution qui permet d’apprécier la
construction de l’autonomie.
L’autonomie ne signifie pas l’absence de regard extérieur
Il faut toutefois éviter un autre raccourci.
Être autonome ne signifie pas ne plus jamais confronter son
raisonnement à celui d’un autre professionnel.
Dans les métiers scientifiques et techniques, un regard
extérieur peut rester utile, y compris entre professionnels expérimentés.
Un dossier atypique, une synchronisation inhabituelle, une
situation archéologique complexe ou une interprétation particulièrement
sensible peuvent justifier une discussion.
La différence réside dans la nature de cette discussion.
Lorsque l’autonomie est acquise, le professionnel n’a plus
besoin d’un tiers pour construire systématiquement son raisonnement ou
identifier les contrôles fondamentaux.
Il est capable de conduire l’expertise, d’en identifier les
difficultés, d’en mesurer les limites et d’en assumer la conclusion.
Le regard extérieur devient alors une confrontation entre
professionnels autonomes, et non une condition permanente permettant de
compenser une autonomie encore incomplète.
De l’apprentissage au contrôle qualité
La confrontation des raisonnements n’a pas nécessairement la
même fonction tout au long d’un parcours professionnel.
Pendant la construction de l’autonomie, elle constitue avant
tout un outil d’apprentissage : elle permet d’identifier les erreurs, de
comprendre leur origine et d’enrichir progressivement le jugement
professionnel.
Lorsque l’autonomie est acquise, le regard d’un autre
professionnel peut conserver une fonction différente : celle d’un contrôle
supplémentaire sur la cohérence d’une démonstration ou d’une confrontation
entre professionnels autonomes lorsqu’un dossier présente une difficulté
particulière.
Chez Dendrotech, la relecture des rapports répond ainsi
progressivement à ces deux fonctions.
Elle participe d’abord à la construction de l’autonomie,
puis devient principalement un élément du contrôle qualité des expertises
produites.
Cette distinction est importante :
avoir acquis son autonomie ne signifie pas considérer
que son raisonnement n’aura plus jamais intérêt à être confronté à celui d’un
autre professionnel.
L’autonomie signifie être capable de construire, contrôler
et assumer soi-même l’expertise.
Le contrôle qualité constitue, lui, une sécurité
supplémentaire dans un processus scientifique dont les conclusions peuvent être
utilisées par d’autres professionnels et participer à la compréhension d’un
ouvrage.
L’autonomie se constate plus qu’elle ne se proclame
Il est finalement difficile de fixer un moment universel à
partir duquel un professionnel deviendrait automatiquement autonome.
Ce moment dépend du parcours, de la formation, de la
fréquence de pratique, de la diversité des situations rencontrées, de la
complexité des dossiers et de la capacité du professionnel à intégrer les
corrections qui lui sont faites.
L’autonomie se constate progressivement.
Les raisonnements deviennent plus robustes.
Les erreurs importantes se raréfient.
Les contrôles deviennent spontanés.
Les hypothèses alternatives sont envisagées plus
systématiquement.
Les limites de l’interprétation sont mieux identifiées.
Et le professionnel devient capable d’assumer l’ensemble de
la chaîne d’expertise sans dépendre systématiquement du regard d’un autre pour
sécuriser son raisonnement.
C’est à ce moment que l’expérience accumulée commence
véritablement à se transformer en autonomie professionnelle.
Et cette autonomie ne constitue pas seulement une étape dans
une carrière.
Elle conditionne directement la capacité à assumer la
responsabilité scientifique et professionnelle d’une expertise.
5 – Pourquoi l’expertise compte-t-elle pour le patrimoine ?
Une expertise dendrochronologique ne produit pas seulement une date. Elle produit une connaissance sur un ouvrage : elle peut contribuer à identifier une phase de construction, une transformation, un remploi ou la relation chronologique entre plusieurs ensembles.
Cette connaissance ne reste pas nécessairement dans le rapport. Elle peut être reprise par d’autres professionnels et participer à la compréhension de l’ouvrage, puis aux décisions prises pour son étude, sa conservation ou sa restauration.
C’est là que se situe l’enjeu.
Une interprétation erronée peut se diffuser dans la compréhension collective d’un bâtiment. À l’inverse, une information correctement établie, documentée et conservée pourra être confrontée demain à de nouvelles découvertes.
Cette responsabilité est d’autant plus importante que le patrimoine n’est pas toujours réinterrogeable.
Une structure peut être transformée. Une pièce de bois peut être remplacée. Des relations entre éléments peuvent disparaître à l’occasion d’une intervention.
Ce qui n’a pas été correctement observé, documenté ou compris avant sa disparition ne pourra pas toujours être retrouvé.
L’expertise participe donc à la conservation d’une autre dimension du patrimoine : l’information qu’il contient.
6 – Comment choisir un expert dendrochronologue ?
En l’absence d’un ordre professionnel attribuant un titre d’expert en dendrochronologie, le client doit pouvoir apprécier lui-même la réalité de l’expertise qui lui est proposée.
Plutôt que de rechercher un critère unique, quelques questions permettent de l’objectiver :
- Quel est son parcours de formation et de spécialisation ?
- Quelle expérience possède-t-il réellement en dendrochronologie appliquée aux ouvrages bois anciens ?
- Quelles expertises a-t-il effectivement conduites en autonomie et avec quel niveau de complexité ?
- Maîtrise-t-il l’ensemble de la chaîne méthodologique, du terrain à l’interprétation ?
- Dispose-t-il de l’indépendance nécessaire pour construire sa propre méthodologie ?
- De quels moyens scientifiques dispose-t-il ? Quelle est notamment la qualité de ses référentiels et combien de références pertinentes possède-t-il pour la région et la période étudiées ? Quels outils de mesure et de structuration de l’information utilise-t-il ?
- Quels éléments extérieurs permettent d’apprécier la qualité de son travail ? Travaux produits, responsabilités exercées, reconnaissance par des professionnels capables d’en apprécier la portée scientifique.
Aucune réponse ne constitue à elle seule une preuve d’expertise.
C’est leur cohérence d’ensemble qui permet au client de savoir à qui il confie son étude et quel niveau d’expertise il achète réellement.
Conclusion – Comprendre avant d’intervenir
Les ouvrages anciens conservent des informations que plusieurs siècles ont parfois préservées et qu’une intervention peut faire disparaître en quelques heures.
C’est pourquoi la question de l’expertise ne relève pas seulement de la qualification professionnelle.
Elle concerne notre capacité collective à comprendre avant d’intervenir.
Dans un contexte où les moyens consacrés au patrimoine se resserrent, les expertises de niche peuvent parfois apparaître comme une exigence supplémentaire.
Mais réduire les moyens disponibles ne rend pas les ouvrages moins complexes. Et cela ne rend pas davantage réversibles les décisions prises sur eux.
Les disciplines très spécialisées permettent précisément de révéler des informations que d’autres approches ne peuvent pas produire seules.
Préserver ces compétences, ce n’est donc pas défendre une profession pour elle-même. C’est préserver notre capacité à comprendre le patrimoine avant de le transformer.
Car ce que nous n’aurons pas compris avant sa disparition ne pourra pas toujours être retrouvé.
